samedi 1 septembre 2012

EROS THANATOS

Hier, jeudi 30 septembre 2012 a eu lieu à l'Espace Saint-François le vernissage de l'exposition EROS THANATOS qui dévoile les oeuvres de deux artistes désormais incontournables : Emilie Muller et Erol Gemma, tous deux anciens étudiants à l'ECAL de Lausanne et désormais photographes indépendants. 





Si leurs travaux représentent un site privilégié d'observation du monde contemporain, les images du passé (public, privé) y occupent une place centrale de sorte à faire sourdre des rapports souterrains et pourtant évidents entre hier et aujourd'hui.



Le mérite d'une exposition consiste notamment à pouvoir voir les oeuvres de près, à considérer leur aspect formel plus en détails. Ce qui frappe tout de suite dans certaines photographies d'Emilie Muller, c'est l'aspect délavé semblable aux photographies analogiques de nos parents, à l'instar des Polaraïds conservés dans nos albums de famille. 






Plaçant côte-à-côte des photographies de son enfance et de mannequins actuelles investies d'accessoires ou des vêtements (forcément vintage) de ses parents, elle joue volontairement de cette superposition de temporalités et de motifs.



Alors qu'Erol Gemma semble fasciné par l'esthétique de la ruine, Emilie Muller retravaille sans cesse la question autobiographique de la filiation ou comment réécrire sa propre histoire à l'aune d'un passé omniprésent à travers les traces (psychiques, physiques) qu'il a laissé. 




Qu'elle se réapproprie son histoire en recodifiant les principes de la photographie de mode ou de la peinture classique, elle montre que c'est elle qui désormais maîtrise l'héritage familial et culturel. La mise en scène de sa soeur en Napoléon ou la patine vintage d'images récentes attestent précisément de cette volonté de reprendre en main le cours des choses et de leur histoire... 


Le geste artistique a cette puissance-là, celle d'inventer une logique propre à son regard sur le monde et sur soi-même... Une exposition à découvrir pour le plaisir des yeux et de l'esprit.

La Robe de Mes Rêves par Emilie Muller

Pour en savoir plus:

***ANNEXE pour les curieuses et curieux d'entre vous***
Texte de Mireille Berton
 
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Eros et Thanatos
By Emilie Muller et Erol Gemma

Eros et Thanatos, c’est le croisement de deux regards sur l’image contemporaine et ses aléas : l’image du monde, l’image de soi, l’image de soi au monde. Au pluriel comme au singulier, l’image photographique naît de deux pulsions contradictoires et complémentaires où la force vitale le dispute au néant. Car fixer l’espace-temps sur un support, c’est toujours un peu le tuer de désir… pour aussitôt lui insuffler de nouvelles significations. Entrelacées aux motifs de la disparition et de l’émersion, des figures de la générativité viennent symboliser l’éternel recommencement : le cycle, le lignage, la réticulation, la création.

Comment appréhender le trop-plein visuel et informatif engendré par les techniques numériques ? Quelles images une société choisit-elle de fabriquer en vue de sa représentation ? Comment envisager les pratiques (professionnelle et amateur) de la photographie à l’ère de la globalisation ? Comment se positionner face à une tradition artistique elle-même surdéterminée par des cultures visuelles préexistantes ? Comment se définir soi-même à travers une image orientée par le regard et le désir de l’Autre ? Emilie Muller et Erol Gemma apportent sur ces questions une série de propositions ouvertes qui invite le visiteur à réfléchir, sans jamais infléchir définitivement son interprétation.

Au-delà de la liberté offerte au spectateur et des méandres dessinés par des entrelacs formels et narratifs d’images toujours plus complexes, une piste se dégage : la projection historique, celle qui permet précisément de situer le présent en fonction d’un passé, qu’il s’agisse d’un passé historique, culturel, social, public (iconographie religieuse, imageries scientifiques, cartographies, photographies officielles, illustrations populaires, Internet, etc.) ou d’un passé personnel, individuel, privé (photographie amateur, albums de famille, réseaux sociaux, etc.).

D’Eros à Thanatos, on passe du féminin au masculin, du personnel à l’universel, de l’essai psychologique au portrait social, de l’autofiction à l’iconologie. Saisies au cœur de ses tiraillements internes et de ses multiples facettes, l’image photographique sert ici de révélateur à la seule vérité qu’elle puisse attester : le monde se définit essentiellement en tant qu’image du monde, comme l’illustre le motif du globe terrestre décliné à l’infini. Se définir soi-même comme une image, définir la réalité comme une image de la réalité, voilà qui résume bien les enjeux ici mobilisés et réexaminés à nouveaux frais.

En soulignant le primat de l’image photographique comme preuve d’une illusion fondamentale mais nécessaire, la démarche des deux artistes en ravivent l’aporie. Le principe d’organisation des images en réseaux adopté par Erol Gemma l’indique subtilement : sauf à être assortie d’une légende ou d’un commentaire, une photographie est dépourvue de pouvoir assertif : elle ne peut pas dire oui ou non, elle ne peut pas revendiquer sa vérité ou son leurre. Ce n’est que dans son rapport aux autres images qu’elle suggère à l’observateur un sens (labile, fragile) à construire. Ce n’est qu’en faisant partie d’un ensemble qui la subsume qu’elle trouve à s’affranchir.

La classification scientifique, le tableau synoptique, l’inventaire, l’encyclopédie, la liste : des figures « rationnelles » ici détournées pour faire éclater les hiérarchies entre l’art noble et la culture de masse, l’épique et le trivial, le suranné et l’actuel. Le montage associatif est mis au service d’une juxtaposition d’images sans rapport direct entre elles, mais qui pourtant fait naître des sentiments, des idées, fait sourdre des résonances… Des images lointaines et pourtant si proches. Ces arborescences muettes d’images hétéroclites racontent toujours une histoire, notre histoire, celle qui anime l’humanité (en général) et l’humain (en particulier) depuis la nuit des temps : celle d’Eros et Thanatos, de l’amour et de la violence, de la naissance et de la mort, du début et de la fin, avec entre-deux une longue parenthèse pour croire, apprendre, s’enorgueillir, inventer, douter, comprendre, se fourvoyer.

Aux synthèses historiques d’Erol Gemma, répondent les récits intimes d’Emilie Muller. Il s’agit alors d’articuler des images en fonction d’une dramaturgie de la mémoire et d’une représentation du corps mis en scène. Et de réinventer des genres – le portrait, la nature morte, le paysage, la photographie de mode, la peinture équestre – en faisant éclater les conventions qui y sont attachés. Le patrimoine légué par les arts visuels sert ici de support à une réélaboration ludique de l’héritage familial (accessoires, vêtements, objets, lieux) afin d’en exorciser les démons et de s’affirmer en tant qu’artiste. Figurant délicatement en creux dans chacune de ses images, Emilie hante en effet de sa nature sensible un corpus sous-tendu par un besoin de saisir l’indicible et de mettre à nu mascarades et stéréotypes.

Aider l’autre à partir à la rencontre de soi-même, à se réconcilier avec son image, à s’émanciper des complexes individuels et familiaux : voilà ce qui notamment nourrit le travail d’Emilie Muller. Harmoniser par l’échange photographique l’être et le paraître, redonner au passé un nouveau souffle pour en délester la charge émotionnelle, se réapproprier son histoire pour l’amener ailleurs, plus loin : voilà ce qui l’anime en profondeur. Chaque photographie témoigne d’un vertige, d’une victoire, d’un abandon, d’une pacification. Et chacune d’elle montre qu’il est possible de transcender le personnel pour accéder à l’universel.

Au-delà des images disparates puisées à différente sources (reflet de la diversité et de la mixité qui règnent sans partage dans la culture visuelle actuelle), émerge une véritable iconologie moderne qui les inscrit dans une trame historique au long cours. Les enjeux de toute re-présentation sont ici interrogés afin d’en signaler potentialités et limites : qu’elles renvoient à une tradition culturelle, à un savoir, à un groupe humain, à un individu, Emilie Muller et Erol Gemma choisissent de les articuler en fonction d’une logique de l’association et de l’écho (d’idées, de désirs) qui fait surgir l’inédit et stimule l’imaginaire.

Passées à travers le filtre d’un tissu d’images plus anciennes qui en décantent l’opacité, les photographies proposées dans cette exposition rappellent la variabilité historique de leurs significations en fonction des époques et des cadres culturels : tantôt impures et taboues, tantôt impudiques et banales, tantôt envahissantes et surabondantes, de tout temps, elles interrogent, elles interpellent, elles dérangent. Eros et Thanatos, ou l’invitation à découvrir une pratique de la photographie contemporaine appréhendée par deux artistes au talent indiscutable, sincère et généreux. Généreux de leur désir, de leur envie de partager et de construire avec nous un monde étrange et foisonnant à habiter, avec lucidité et espoir.

1 commentaire:

  1. Extraordinaire exposition : les œuvres sont merveilleuses et profondes! Merci Mireille pour les textes sensibles et riches et merci beaucoup pour me faire découvrir ces artistes!

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